Management

  1. Accueil
  2. Actualités

Actualités

Pratiques managériales

L'intuition prend une place grandissante dans l'entreprise

par

Selon Isabelle Fontaine, tous les managers ont de l’intuition, mais tous n’osent pas - ou ne savent pas - s’en servir. Animatrice du site Histoiredintuition.com, Isabelle Fontaine a également publié le guide « Développez votre intuition pour prendre de meilleures décisions » (ed. Leduc), nourri d’échanges avec de nombreux managers. Elle nous explique ici pourquoi cette qualité gagne à être connue en entreprise.

Tout d’abord, quelle est votre définition de l’intuition appliquée au monde de l’entreprise ?

Isabelle Fontaine : Au travail, comme dans la vie privée, je définis l'intuition simplement comme la capacité universelle, que nous avons tous, d'accéder à de l’information sans passer par le raisonnement. C’est aussi la définition que l’on trouve dans le dictionnaire. C'est une information qui surgit de manière spontanée et qui n'est pas raisonnée. C'est vraiment quelque chose que l'on sait… sans savoir comment.

Sachant que ce n'est pas le fruit d'une réflexion ou d'une logique particulière, les scientifiques appellent cela souvent « l'intelligence de l’inconscient ».

Ici, l'inconscient n'est pas entendu au sens psychanalytique comme un marigot de pulsions ou de désirs refoulés mais comme un corpus de connaissances que l'on a en nous sans en être conscients.

Il faut savoir que 90 % des informations que l’on engrange ne passent pas par la conscience. Le cerveau enregistre en étoile des tas de choses de façon fulgurante.

Dès lors, l’intuition, c’est aussi la capacité qu’a le cerveau, de différentes manières, à faire des associations d'idées entre plusieurs sortes d'informations pouvant surgir soudain, comme la solution à une question ou à un problème par exemple.

Isabelle Fontaine

Tous les managers peuvent-il avoir de l’intuition ?

IF : Oui, car nous en avons tous, hommes et femmes, de façon indifférenciée.

On parle d’intuition « féminine » car certaines femmes peuvent être considérées comme étant plus réceptives, mais les hommes sont également très intuitifs. C’est le cas de beaucoup de chefs d’entreprises même si, il est vrai, que l’intuition est encore plus « assumée » outre-Atlantique qu’en France.

Prenez Richard Branson, le fantasque dirigeant de Virgin. Il dit souvent qu’il peut se décider sur un nouveau projet en quelques instants. Sur quoi se base-t-il ? Sur l’excitation générée en lui – ou pas – par l’affaire ! Même si ce n’est pas de nature à rassurer ses partenaires financiers, il assure que son intuition est son meilleur guide.

Thierry Boiron, le président des laboratoires homéopathiques français du même nom, est de la même trempe. Il a décidé un jour, dans un contexte incertain, de lancer une filiale en Russie. Alors qu’il était loin de faire l’unanimité, son intuition lui a soufflé de persévérer. Il a signé et la succursale devint florissante.

Sont-ils des exceptions ?

IF : Pour le spécialiste canadien du management, Henry Mintzberg, la réponse est non, sans hésiter. Le manager n’est pas qu’un planificateur systématique et réfléchi, rationnel à 100 %... Il n’en a tout simplement pas le temps ! Croulant sous les décisions à prendre, il doit passer maître dans l’art de la brièveté. Pour choisir, bien souvent, il doit se fier à son instinct, y compris pour les décisions stratégiques. Et pour Mintzberg, les managers les plus intuitifs sont ceux qui réussissent le mieux.

En France, quelle est la place de l’intuition dans l’entreprise ?

IF : C’est un sujet encore un peu tabou. Il y a un grand intérêt pour cette question, mais encore dans un cadre plutôt confidentiel. L’intuition, qui relève du monde des émotions, prend cependant une place grandissante.

Pour développer une vision, un dirigeant ne peut pas juste avoir le nez dans ces chiffres. Toutefois, c’est aussi un élément encore compliqué à intégrer dans un discours, surtout quand on évolue dans le monde très rationnel de performance.

J’ai échangé sur le sujet avec l’économiste et entrepreneur Laurent Faibis qui a fondé en 1993 l’Institut d’études économiques Xerfi. Il explique bien le chemin parcouru avant de comprendre l’importance de l’intuition pour lui.

Concrètement, il a arrêté de faire une colonne « A » et une colonne « B » avant de prendre une décision. Il raconte que son intuition peut se manifester la nuit et il lui arrive de se réveiller avec la solution ! Les américains appellent ça le « gut feeling » - c’est-à-dire un sentiment venu des « tripes ». Mais cela peut aussi prendre la forme d'images qui surgissent de façon très rapide dans notre tête. En France, on n'est pas du tout habitué, dans notre société, à faire confiance à ce qui se passe en nous. Dès l'école, on apprend à regarder plutôt à l’extérieur. Souvent, on ne sait pas quoi faire de son intuition et on l’étouffe.

Mais l’intuition est-elle forcément bonne conseillère ?

IF : Par définition, une intuition vraie est juste. Mais on peut aussi confondre l'intuition avec d'autres manifestations de l'esprit comme des projections ou des préjugés.

Il n’est pas rare que l’on projette sur un autre ses désirs, ses envies ou ses propres craintes. C'est pour cela que l'intuition fonctionne de pair avec la raison. Ce sont vraiment deux choses complémentaires.

Le savant et mathématicien français du 19e siècle Henri Poincaré disait que c’est avec la logique que nous prouvons, et avec l’intuition que nous trouvons.

Il faut l’entendre et l’analyser. Un recruteur peut ainsi écouter son ressenti et voir quelles informations subtiles il reçoit. Mais il doit ensuite poser rationnellement les arguments pour et contre.

J’ai interrogé sur le sujet Jean-Michel Jamet, l’ex-numéro 2 des parfumeries Marionnaud et ancien vice-président d’American Express. Au milieu des années 1980, alors qu’il dirigeait un réseau de stations Shell, il a eu l’idée du concept « station-service » où l’on pourrait faire ses courses, boire un café ou acheter un journal. Ce concept, aujourd’hui banal, était révolutionnaire pour l’époque. Ses supérieurs, sceptiques, ont quand même commandé des études de marché qui ont toutes confirmé son intuition !

En attendant, comment peut-on développer son intuition au quotidien ?

IF : Pour cela, il faut prendre l’habitude de ne pas écarter toutes vos pensées fugaces que l’on ressent.

On peut aussi saisir de petites occasions sans conséquences pour l’exercer : au cours d’une soirée, chercher à deviner l’activité de ses interlocuteurs par exemple.

Lors d’occasions plus importantes, on peut se poser la simple question : « Est-ce que je le sens ou pas ? ».

Il faut prendre l’habitude d’être à l’écoute des sensations que son corps émet et de se mettre également à l’écoute de ses rêves. D’une manière générale, il faut aussi se ménager des plages de repos, loin des nouvelles technologies qui nous sursollicitent.

Enfin, la méditation est une des voies royales pour développer une vision juste et claire. Elle se pratique en position assise, en fermant les yeux, en respirant calmement et en tentant de maîtriser ses pensées parasites. Il y a plein de façons. Globalement, plus on va solliciter son intuition, plus elle va s’ouvrir et se renforcer. Il faut parfois juste essayer pour le savoir.